Avis n° 26-A-05 du 17 juillet 2026
Dans le prolongement de son avis consacré à l’intelligence artificielle générative en 2024[1] et de son étude relative à l’impact énergétique et environnemental de l’IA publiée en 2025[2], l’Autorité de la concurrence analyse le fonctionnement concurrentiel du secteur des agents d’intelligence artificielle.
Les agents d’IA se situant en aval de la chaîne de valeur de l’IA générative, au stade du déploiement et de la commercialisation des services, cette étude de l’Autorité complète celle de l’avis du 28 juin 2024, qui portait principalement sur les ressources nécessaires à l’entraînement des modèles génératifs. L’Autorité y avait notamment identifié les risques liés à l’accès à la puissance de calcul, aux données et aux services d’informatique en nuage.
Dans son nouvel avis (de juillet 2026 donc), l’Autorité examine le rôle croissant des agents IA comme intermédiaires dans l’économie numérique et le développement du commerce agentique.
Contrairement aux assistants conversationnels classiques, les agents d’IA ne se limitent plus à fournir une réponse à l’utilisateur. Ils sont capables de raisonner, de planifier et de coordonner différentes actions, avec un degré variable d’autonomie. Ils peuvent notamment interagir avec des logiciels, des bases de données ou des services tiers et modifier leur environnement, par exemple en créant un document, en organisant un agenda ou, à terme, en réalisant un achat.
- Des barrières à l’entrée limitées, mais des obstacles importants au passage à l’échelle
La mise à disposition d’un agent d’IA repose sur l’accès à un modèle génératif, à des données de qualité et aux capacités d’inférence nécessaires à son utilisation. Les barrières à l’entrée restent relativement limitées : un éditeur peut recourir à un modèle tiers par « API »[3] ou à un modèle « open-weight »[4]. L’accès par API peut cependant créer une dépendance aux performances, aux conditions contractuelles et aux tarifs du fournisseur, qui peut également être un concurrent.
La principale difficulté réside dans le passage à l’échelle (la capacité d’un éditeur à déployer et à pérenniser son agent d’IA), qui suppose d’atteindre une masse critique d’utilisateurs et de disposer de données et de capacités de calcul importantes. Les grandes entreprises du numérique bénéficient ici d’avantages structurels en intégrant leurs agents dans des services déjà largement utilisés et en exploitant ainsi leurs données pour en améliorer la qualité.
À ce titre, l’Autorité constate que le secteur est concentré. OpenAI, Google et Anthropic représentent ensemble plus de 84 % du secteur, malgré la présence d’acteurs spécialisés ou européens.
- La « plateformisation » des agents d’IA, source de nouveaux risques concurrentiels
En donnant accès à des informations et à des services tiers dans une interface unique, les agents d’IA tendent à devenir de véritables plateformes. Cette évolution est susceptible de désintermédier les moteurs de recherche, les sites marchands ou les éditeurs de presse, qui risquent de perdre du trafic, des revenus et l’accès aux données de leurs utilisateurs.
Dans le commerce en ligne, les agents recommandent déjà des produits, mais renvoient encore l’utilisateur vers le site marchand pour finaliser l’achat, ce qui correspond au commerce conversationnel. Le commerce sera réellement agentique lorsque l’agent pourra sélectionner l’offre, payer et suivre la commande.
Leur rôle d’intermédiaire crée aussi des risques de discrimination et d’auto-préférence, l’éditeur qui maîtrise les sources consultées, les produits sélectionnés ainsi que leur classement pouvant favoriser ses propres services ou ceux de ses partenaires. Comme l’agent présente peu de recommandations à ce stade, les entreprises écartées peuvent devenir invisibles sans connaître les critères appliqués.
- Simplification du parcours d’achat et opacité des recommandations
Le commerce agentique pourrait simplifier le parcours d’achat en recherchant, en comparant puis en achetant des produits pour l’utilisateur. Il rendrait toutefois moins transparents les critères de sélection, les partenariats commerciaux et les alternatives disponibles. Les achats récurrents pourraient aussi être renouvelés sans nouvel examen des offres.
L’Autorité évoque un risque futur de collusion algorithmique si des agents autonomes chargés de fixer ou de négocier les prix aboutissaient à une coordination tacite ou à un alignement durable des prix, y compris sans intention collusoire des entreprises.
Elle estime toutefois qu’à ce stade, les capacités de négociation des agents restent insuffisantes pour qu’un tel scénario se matérialise.
- Recommandations de l’Autorité
L’Autorité ne préconise pas d’élaborer une nouvelle réglementation spécifique dans l’immédiat et privilégie l’application du cadre existant, notamment le règlement sur l’IA[5].
Elle appelle également à la vigilance concernant les prises de participation et les partenariats des grandes entreprises du numérique, le choix effectif d’un agent concurrent de celui intégré par défaut, ainsi que les paramètres de sélection, de classement et de recommandation des services.
L’Autorité préconise en outre de garantir aux éditeurs un accès équitable aux principaux canaux de distribution, notamment aux plateformes « MaaS »[6]. Elle recommande aussi de renforcer l’information des utilisateurs et la coordination entre les autorités compétentes.
Enfin, elle invite les acteurs du secteur à faciliter l’interopérabilité entre les services et la portabilité des données, afin que les utilisateurs puissent changer d’agent sans perdre d’informations ou de fonctionnalités. Les standards techniques du commerce agentique devraient, quant à eux, être élaborés de manière ouverte et transparente, afin d’éviter leur contrôle par un acteur dominant.
Avec la contribution de Lucien OLENYIK
Stagiaire Elève avocat
[1] Autorité de la concurrence, Avis n°24-A-05
[2] Autorité de la concurrence, Étude du 17 décembre 2025
[3] Une API (Application Programming Interface) est une interface logicielle permettant de connecter un logiciel ou un service à un autre afin d’échanger des données et des fonctionnalités. L’accès à un modèle d’IA par API permet de l’utiliser sans que l’éditeur de l’agent ait à l’héberger lui-même.
[4] Un modèle open-weight est un modèle génératif dont les paramètres, appelés « poids », ont été publiés et rendus accessibles.
[5] Règlement UE 2024/1689 du 13 juin 2024
[6] Une plateforme MaaS (Model as a Service) est un service d’informatique en nuage donnant accès à un ou plusieurs modèles d’IA, généralement par l’intermédiaire d’une API.




